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A table ! Les bons et les méchants, fêtes juives et jeunes enfants

 

« Une fête juive se résume en gros à : Ils ont essayé de nous tuer. Nous avons eu le dessus. Et maintenant, à table. » - Alan King, comique américain


De l’hiver au printemps, le calendrier des fêtes juives, et plus particulièrement pour les jeunes enfants, a tendance à se résumer à un bras de fer entre bons et méchants (si l’on excepte le bref intermède de la célébration des arbres, naturellement). Antiochus se confond avec Haman et Assuérus ; Mardochée et Moïse deviennent interchangeables dans l’esprit des enfants lorsqu’ils essaient de comprendre les histoires qu’on leur raconte. Il est bien connu que les petits apprennent plus facilement à partir d’expériences concrètes. Les histoires de Hanoucca, de Pourim et Pessa’h peuvent sembler étrangères à des enfants dont la vie se résume à voir les copains, faire des travaux manuels ou grimper au toboggan, allumer les bougies du Chabbat, et à réclamer le goûter. L’enseignant sera dès lors bien avisé de leur présenter les récits bibliques d’une façon qui éveille leur curiosité et les amène à se poser des questions. Dès l’instant qu’on les invite à jouer avec des bougies de couleurs, des fioles d’huile d’olive, des objets et des contenants qui font toute sorte de bruits, des cubes, des matzos croustillants disposés sur la table sensorielle, ainsi que différentes sortes de grenouilles, l’histoire du peuple juif devient pour eux concrète et intéressante.

Quand nous avons affaire à des petits nous leur racontons des histoires de toutes sortes de façons. Nous leur faisons la lecture, nous utilisons des marionnettes, des tableaux, des feutres, des déguisements. Nous enregistrons les récits racontés par les enfants eux-mêmes et les invitons à créer leurs propres illustrations. Nous mettons en scène une saynète en rapport avec la fête du moment, et créons les accessoires et les aliments qui accompagnent chaque histoire. Et chaque fois que nous préparons un atelier de ce type, nous posons les bases de l’identité juive de chaque enfant et de chaque famille. Le but recherché est que ces récits soient revisités ensuite chaque année. Ainsi quand les enfants (et même les familles) s’en reviennent à l’histoire, ils sont métamorphosés. Ils sont plus mûrs, ils ont atteint un autre stade de leur vie et sont prêts à aborder l’histoire différemment, plus profondément et avec un enthousiasme renouvelé. Au tout début, quand on commence à poser les fondations, il arrive que certains détails se mélangent dans l’esprit des petits. Et il faut s’attendre à ce que, durant Pourim, Judas Macchabée soit vu comme un héros. Quand arrive Pessa’h, nombreux sont les enfants à tenir Haman pour responsable de l’esclavage des Juifs en Egypte.

Mais en fin de compte, ce qui est important c’est de se souvenir que le but recherché est de poser les fondations d’une identité juive qui durera toute la vie. Il est moins essentiel qu’un enfant de 4 ans retienne tous les noms des bons et des méchants, et à quelle célébration tel ou tel autre se rapporte, que de consolider sa foi et éveiller en lui la fierté d’appartenir au peuple Juif. Le trait d’humour d’Alan King cité en exergue, fait mouche, en particulier en cette époque de l’année où nous passons beaucoup de temps à narrer les nombreuses attaques dont le peuple Juif fit l’objet et qu’il dut repousser pour assurer sa survie. Nombreux sont ceux que ce thème embarrasse, du fait que le peuple Juif est souvent vu comme devant se battre perpétuellement pour assurer sa survie et qu’il est présenté en victime. Ceci est particulièrement vrai des gens qui travaillent avec de jeunes enfants. Cependant nous nous efforçons de ne pas transformer nos salles de classe en scènes de batailles, conscients que cela ne va pas aider l’enfant à comprendre en profondeur ce que signifie être juif.

Mais alors, comment trouver le juste milieu ? Comment pouvons-nous faire le récit fidèle de l’histoire à l’origine de nos célébrations en présentant malgré tout les choses dans une lumière positive ? Pour nos enfants, les histoires sont comme les pièces d’un jeu de construction de l’identité juive, et il vaut toujours mieux, quel que soit l’âge des enfants, ne pas enseigner une chose qui devra l’être à nouveau ultérieurement. Nous pouvons certainement imaginer des versions appropriées à l’âge des enfants et même créer notre propre midrach pour combler les blancs dans le texte original, cependant nous devrons veiller à ne pas dénaturer le texte. Par exemple, il est possible d’omettre l’histoire de Vashti ou même celle du berceau de Moïse qui peuvent être génératrices d’angoisse pour des enfants de trois ans, mais on peut très bien dire qu’Esther est allée trouver le roi ou que Pharaon a réduit les Juifs en esclavage parce qu’il voulait de la main-d’œuvre gratuite.
Les Juifs ont pour coutume de poser des questions lorsqu’ils étudient un texte. Nous devons faire de même pour aborder les récits bibliques, d’abord en nous concertant avec nos collègues, avant de soumettre les histoires aux enfants, et ensuite avec les enfants eux-mêmes. Une lecture attentive des histoires que nous racontons nous permet d’une part d’en supprimer les messages dont nous ne souhaitons pas qu’ils fassent partie des fondements de l’identité et d’autre part d’aller au-delà de la simple saga des bons contre les méchants. Dans cet article, je vous propose un exemple de questionnements sur le récit de Pourim, et qui pourrait s’appliquer à tous les autres récits pour les petits.

Voici un extrait du Livre d’Esther :

Quand Haman vit que Mardochée refusait de s’agenouiller ou de se prosterner devant lui, il fut pris de colère. Mais il ne se contenta pas de faire emprisonner Mardochée ; ayant appris qui était le peuple de Mardochée, Haman décida de se débarrasser de tous les Juifs, le peuple de Mardochée, dans tout le royaume d’Assuérus. (Esther 3 :5-6)

En effet, ils ont peut-être essayé de nous tuer. Mais nous devons nous demander, qu’est-ce qui autorise une personne à en condamner une autre ? Que savons-nous d’Haman ? Pourquoi croit-il qu’il peut se comporter ainsi vis-à-vis de Mardochée et de son peuple tout entier ? D’où tire-t-il son pouvoir, ou son sentiment de pouvoir ? Pourquoi ne s’est-il pas servi simplement de mots pour dire à Mardochée qu’il était en colère ? Nous apprenons, au début du chapitre trois du livre d’Esther que le roi a promu Haman à la plus haute charge officielle. Le roi ordonne que tout le monde se prosterne devant Haman. Quand Mardochée, qui erre à l’extérieur des grilles du palais pour s’assurer qu’il n’est rien arrivé à Esther, refuse de se prosterner, et dit aux courtisans qu’il refuse parce qu’il est Juif, les courtisans s’empressent d’aller le répéter à Haman. Ce dernier, furieux – ou peut-être embarrassé, et certainement contrarié – envisage aussitôt des représailles - un nettoyage ethnique, ni plus ni moins - en réponse à une offense mineure. Cependant Haman doit recourir à la ruse pour pouvoir mettre sa vengeance à exécution. Il ment au roi, en déclarant : « Il y a des gens dont les lois sont différentes de celles de tous les autres peuples et qui refusent d’obéir à la loi royale, et Votre Majesté ne devrait pas le tolérer. » (Esther 3 :8) Il va même plus loin, en proposant d’arrondir le trésor royal en échange du privilège de détruire ce peuple. Le roi déjà dépeint comme un sot au début du récit, apparaît encore plus sot. Il donne à Haman carte blanche pour disposer de ces gens comme il le juge approprié. Nous sommes donc amenés à nous demander : qu’est-ce qui autorise une personne à en condamner une autre ? Une sensation de puissance exacerbée, un ego boursouflé, une incapacité à garder son jugement, la cupidité, la bêtise d’un chef. Quand nous voyons Haman tel qu’il est réellement, nous réalisons que sa volonté de trouver des souffre-douleur provient de sa faiblesse.

Dans l’histoire de Pourim, Mardochée et Esther forment un duo réellement dynamique. Imaginez la scène. Mardochée met Esther au courant du projet d’Haman de détruire les Juifs et la charge d’aller en informer le roi. Elle proteste – personne ne peut voir le roi sans y être invité et il y a un mois qu’elle n’a pas reçu d’invitation. Devant son refus, Mardochée fait passer le message suivant :

« Ne va pas t’imaginer que de tous les Juifs, tu échapperas au danger grâce au palais du roi ; au contraire, car si tu gardes le silence en cette heure de crise, la délivrance et le salut des Juifs surgiront d’autre part, tandis que toi et la maison de ton père périrez. Et qui sait si ce n’est pas pour une conjoncture pareille que tu es parvenue à la royauté. » (Esther 4 :13-14)

Nous devons ici interroger le texte : Où une personne puise-t-elle la force de surmonter la persécution ? La foi de Mardochée – le salut viendra d’ailleurs – est inébranlable. Mais la foi d’Esther est tout aussi solide :

Esther fait alors parvenir cette réponse à Mardochée : « Va, rassemble tous les Juifs qui vivent à Chouchan et jeûne pour moi ; ne mange pas, ne bois pas pendant trois jours, nuit et jour. Moi et mes servantes allons observer le même jeûne. Après quoi j’irai trouver le roi, même si c’est contraire à la loi, et si je dois mourir, je mourrai ! » (Esther 4 :15-16)

Outre qu’elle fait montre d’une foi ardente, Esther fait preuve d’intelligence et de sagesse. Connaissant le goût du roi pour les fêtes, elle ouvre la porte et amène ainsi Haman à se trahir lui-même, ce qu’il fait du reste avec morgue. Le problème ici n’est pas seulement de déclarer « nous avons gagné ». L’histoire de Pourim est l’histoire du mal issu de la faiblesse, et celle de la victoire inspirée par la foi et la sagesse.
A la fin, même le Livre d’Esther nous encourage à manger. Mardochée ordonne au peuple Juif « observez-les [les jours de Pourim] en tant que jours de réjouissance et de bombance, et qu’ils soient l’occasion pour tous de se faire des cadeaux et de donner aux pauvres. » (Esther 9 :22)

Et bien, les fêtes juives se résument-elles à « Ils ont essayé de nous tuer. Nous avons gagné. Et maintenant, à table ! » ?
Peut-être, mais le questionnement des textes révèle que la chose n’est pas si simple ni si tranchée. Nous autres, Juifs, avons beaucoup de ressources, y compris notre foi en Dieu, notre sagesse et notre proximité d’avec Dieu et les autres Juifs.

Joseph Telushkin a écrit, « Le but d’une existence juive n’est pas de manger de la nourriture juive, ou de raconter des histoires juives, ni de parler yiddish, mais de combattre le mal et d’alléger les souffrances du monde. » (extrait de la préface de « Neuf questions sur le judaïsme » 1986).

Nos esprits et notre neshamot (âme) pèsent souvent plus lourd que notre chair dans cette bataille-là.

Et nous devons garder à l’esprit, tandis que nous passons rapidement d’un « repas de fête » à l’autre, que la clé de l’équilibre est à portée de main. Chaque semaine, chaque mois, nous célébrons une fête qui n’a pas tant à voir avec la lutte qu’avec l’harmonie. Chabbat et Roch’Hodech nous rappellent tous deux concrètement qu’être juif n’a pas tant à voir avec la lutte pour la survie que d’être en phase avec le monde, être le partenaire de Dieu dans la tâche qui consiste à conserver le monde et à le perfectionner, et dans l’ultime quête de Shalom, paix et plénitude. « Ce n’est pas tant le peuple juif qui a préservé le Chabbat, que le Chabbat qui a préservé le peuple juif ». (Ahad HaAm.)

Les jeunes enfants voient des bons et des méchants s’affronter à chaque fois qu’ils regardent la télé (et nous savons que les jeunes enfants regardent trop la télévision). Vu le grand nombre de fêtes juives où il est question de la lutte entre les bons et les méchants, nous pouvons apprendre aux enfants à comprendre quelles sont les sources du bien et du mal, leur montrer que la faiblesse et la peur sont parfois à l’origine du mal et que notre tâche en tant que Juifs est de rendre le monde meilleur en combattant le mal avec notre foi, notre sagesse, en unissant nos efforts avec les autres Juifs et avec Dieu. Le fondement de la paix et de la sagesse c’est Chalom – la paix – et sh’leimoute – plénitude – pour laquelle nous luttons chaque semaine durant Chabbat.

Et maintenant, passez les Hamantaschen, s’il vous plaît. Avec des pépites de chocolat pour moi.


Article par: Maxine Segal Handelman