“ Le théâtre est la
poésie qui sort du livre
pour devenir humaine ”
(Federico Garcia Lorca)
Des réseaux de Sens
Écrire a été, est, et sera toujours un art. Il y aura celui qui se consacre à un travail aussi noble en qualité d'amateur, et il y aura celui qui réussit à nous transporter avec son écriture dans des mondes aussi divers que possibles, tout cela dépendant du lieu ou du sujet du texte qu’il nous présente. Ce n’est pas par hasard, dans le cadre de l'Académie, que la différence entre " histoire " et " préhistoire " soit donnée - entre autres variables prises en compte - par la présence de sources écrites autochtones.
Dans l'antiquité, nous pouvons observer comment divers écrits ont trouvé leur place dans le collectif imaginaire à partir du fait de polémiquer, penser ou défendre un sujet déterminé. Ces textes cherchaient à positionner une posture déterminée, et les auteurs de ces derniers utilisaient toute sorte de recours rhétoriques, comme par exemple l'utilisation de récits et d'histoires qui étaient écoutés tout d’abord autour du feu de la tribu, pour se mettre à intégrer plus tard les écrits qui conservaient les mémoires de la communauté. Dans le cas du peuple juif, l'écrit qui contient une partie importante des histoires d’autrefois est la Bible Juive, et ce n’est pas un hasard si les rabbins de l'époque du Talmud nous disaient déjà que c'était notre devoir de lire et relire la Tora, en y plongeant et en cherchant des valeurs et des sens dans ses récits millénaires, puisque " tout s’y trouve là " (Avot 5 : 25).
La Bible Juive n'est pas, comme on pourrait le penser a priori, un texte monolithique. Même si nous pouvons soutenir que plusieurs de ses livres ont été édités par une même école de pensée, les histoires et les récits que nous pouvons y trouver ne pensent pas toujours la même chose, ni ne sont d’accord sur tous les points. C’est dans ce sens que nous pourrions dire que la Bible Juive n'est pas un livre, mais une grande bibliothèque, avec des voix multiples et des perspectives variées.
De cette façon, les textes, les récits et les histoires de ces temps dont nous disposons aujourd'hui, se trouvent interconnectés par une quantité importante de réseaux, lesquels ne sont pas nécessairement notoires à première vue.
Cette intertextualité est ce qui élève encore plus le texte biblique dans sa condition d’œuvre d'art littéraire. C’est sur certains de ces réseaux de sens que nous allons parler à cette occasion.
Mise en scène
Ce qui est merveilleux dans les récits se concentre sur la possibilité qu'ils ont aussi bien de projeter des valeurs déterminées ou des cosmovisions, qu’également d’incarner subtilement un scénario, qui ne cherche pas seulement à amuser ou à ébranler l'audience. Comme le disait si bien Garcia Lorca, le théâtre manifeste, à partir des récits qui sont mis en action par son intermédiaire, la poésie du livre qui prend vie. Et encore plus : cette poésie qui sort du livre est reflétée dans la vie non seulement des acteurs, mais aussi des spectateurs qui se laissent attraper en fonction de ce qu'ils contemplent qui a un corrélat avec un aspect de leur propre devenir.
Esther, personnage central de la fête de Pourim, dialogue non seulement avec le roi Assuérus, mais aussi avec d'autres récits bibliques en général, et avec le personnage et les histoires de Joseph en particulier. Encore plus : il est possible qu’il n’y ait pas deux récits plus théâtraux que ceux d'Esther et de Joseph dans tout le Tana’h, et cela vaut bien la peine que nous nous plongions dans certains de ses principes fondamentaux, aussi bien à partir des similitudes de la forme que dans les différences apparentes du fond.
Scène : Diaspora
Pourim est la fête de la diaspora. Elle a lieu sur des terres étrangères sous le gouvernement d'un roi perse avec tellement de territoires que cela empêche la possibilité de connaître la diversité de nuances et les coutumes des peuples conquis. Esther elle-même partira de son propre foyer, de la maison de son oncle Mardochée, pour s'établir au palais royal, dans ce que nous pourrions nommer une diaspora à l'intérieur d'une autre diaspora. Ce sera dans ce scénario particulier, placée dans les marges de la société environnante, qu’Esther devra s’assurer de la survie de son peuple.
Pour leur part, les récits de Joseph commencent sur la terre promise, mais rapidement ils changeront de mise en scène pour déployer les scènes principales en Égypte. Ce sera là où Joseph sera vendu par ses frères, où il parviendra au rang de serviteur principal dans la maison de Potifar, où il tombera dans les profondeurs de la prison et où il ressurgira triomphant comme vice-roi de l'Empire. Joseph aussi, comme Esther, vivra dans la diaspora de la diaspora, en exerçant sa capacité de leadership en étant un étranger dans le palais royal.
Costumes (Garde-robe) : Désenchaînements de la trame
Aucune oeuvre de théâtre ne peut être appréciée si elle n’a pas de bons costumes qui peuvent accompagner chaque scène. Est-ce que ce ne fut pas, Ne fut-ce pas peut-être une tunique en couleur (à rayures) qui a d'abord fait s’élever Joseph parmi ses frères (Genèse 37 : 3) et qui a ensuite amené les enfants de Jacob à tronquer les rêves de grandeur du petit rêveur (37 : 23) ? De la même manière, la même tunique, cette fois ensanglantée, a servi à plonger Jacob dans un deuil qui a duré de longues années (37 : 33-35).
Un peu après, ce sont les vêtements de Joseph qui ont été utilisés comme preuve incriminable ce qui l’a mené à la prison soupçonné d'adultère (38 :12-13). De la même manière, la sortie de prison sera accompagnée par un changement de vêtements (41 :14) et, finalement, son apparence égyptienne postérieure a conduit à ce que ses propres frères n’ont pas pu le reconnaître (42 : 8) et à ce que son père, Jacob, n’ait pas reconnu plus tard ses propres petits-enfants (48 : 8).
Pour sa part, le livre d'Esther commence avec la reine Vachti qui refuse de se présenter au banquet de son mari Assuérus. Dans notre contexte, le Talmud (Megila 12b) a interprété les versets : " Le septième jour, comme le cœur du roi était mis en liesse par le vin, il ordonna à Mehouman, Bizzeta, Harbona, Bigta, Abagta, Zêtar et Carcas (les sept eunuques qui étaient de service auprès du roi Assuérus), d'amener devant le roi la reine Vasthi, ceinte de la couronne royale, dans le but de faire voir sa beauté au peuple et aux grands princes ; car elle était remarquablement belle. " (1 : 10-11), de telle manière que la reine devait assister avec la couronne comme son unique vêtement.
Plus loin, et ce n’est pas un hasard, on détaille dans le texte les processus d'embellissement par lesquels devaient passer les aspirantes au remplacement de Vachti :
“ Or, quand arrivait le tour d'une des jeunes filles de se présenter devant le roi Assuérus, après le délai réglementaire assigné aux femmes, c'est-à-dire après douze mois révolus, car ce temps était pris par les soins de leur toilette, dont six mois pour l'emploi de l'huile de myrrhe et six mois pour l'emploi des aromates et des essences à l'usage des femmes. Après ce temps, chacune des jeunes femmes se présentait tour à tour devant le roi Assuérus.” (2 :12)
Ce n’est pas seulement la garde-robe qui a porté Esther au trône de l'empire. Les vêtements sont le canal que le narrateur utilise pour également présenter l'état d'âme de Mardochée et du reste du peuple juif après avoir écouté le décret royal (4 :1-3), et pour présenter Esther avec son " vêtement royal " en se présentant au roi quand ce n'était pas son tour (5 :1). Finalement, il sert aussi aux effets de marquer les différences entre Aman et Mardochée : Alors qu'Aman pense qu’il est méritant d’avoir les meilleurs vêtements de par sa place élevée dans le gouvernement perse, Assuérus récompensera Mardochée par lesdits vêtements, en remerciements pour avoir exposé le complot de ceux qui voulaient le tuer (6 : 6-10).
Cependant, nous n’avons pas terminé ici de traiter des costumes ou de la garde-robe. Parce que dans une lecture un peu plus profonde des récits, nous pouvons nous rendre compte que les vêtements qui seront adoptés aussi bien par Joseph en Égypte que par Esther à Chouchan cachent d'une certaine manière sa propre particularité juive. Dans le cas de l'histoire de Pourim, le texte le mentionne explicitement :
“ Esther n'avait fait connaître ni son peuple, ni son origine, parce que Mardochée lui avait recommandé de n'en rien faire.” (2:10)
Et au sujet de ce verset, Abraham ibn Ezra a commenté :
" Esther a caché son origine pour pouvoir accomplir les préceptes en secret, car s'ils avaient su qu'elle était juive, ils l'auraient obligé à transgresser."
Esther cache pour pouvoir accomplir. Elle occulte pour ne pas renoncer. C’est à partir de là alors que nous pouvons comprendre le nom d'Esther - provenant de la racine hébraïque du mot 'secret' - comme celle qui se cache pour pouvoir soutenir son identité, et assurer en même temps la continuité non seulement personnelle mais également celle de tout un peuple.
Pour sa part, Joseph se cache aussi devant ses frères, mais il est appelé par le pharaon " Tzofnat Paneah," titre que Rashi a compris - basé sur la traduction de Onkelos - comme " celui qui révèle ce qui se trouve caché. " Celui qui a appelé son premier-né Manasés, parce qu'il a dit : "Dieu m'a fait oublier toutes mes souffrances et à toute la maison de mon père" (Genèse 41: 51), il sera aussi celui qui facilite l'établissement et le salut subséquent de cette famille oubliée avec tous les bénéfices de la royauté locale.
En conclusion, nous pouvons affirmer que c’est seulement dans l'adaptation créative à des contextes provocateurs, que Joseph et Esther ont pu sauver le peuple du malheur. Du fait de s'être emparé d’une une vision monolithique et statique d'identité, il est possible que notre tradition se serait éteinte cela fait des années.
Personnages : Rois et rois
Même s’il y a plusieurs personnages dans les deux récits, ici nous ne dirons seulement que quelques mots par rapport au lieu que les rois occupent dans nos histoires. Les deux récits nous présentent les grands rois impériaux qui ont en commun leur éloignement absolu de l'exercice du pouvoir. Aucun ne gouverne, mais il est gouverné par les diverses forces auxquelles ils n'offrent aucune résistance. Nous lisons dans le livre d'Esther :
“Le roi ôta son anneau du doigt et le remit à Aman, fils de Hamedata, l'Agaghite, le persécuteur des Juifs. Et le roi dit à Aman : " Je t'abandonne à la fois l'argent et cette nation, dont tu feras ce que bon te semblera.” (3:10-11)
Dans le cas de Joseph, on nous raconte dans le livre de la Genèse :
“Et Pharaon ôta son anneau de sa main et le passa à celle de Joseph ; il le fit habiller de byssus et suspendit le collier d’or de son cou. Il le fit monter sur son second char ; on cria devant lui : Abrêk et il fut installé chef de tout le pays d'Égypte. Pharaon dit à Joseph : " Je suis le Pharaon; mais, sans ton ordre, nul ne remuera la main, ni le pied dans tout le pays d'Égypte.” (41 : 42-44)
Nous voyons pourtant, que les rois gouvernent nominalement, mais ce seront d’autres personnes qui déterminent les actions de gouvernement. Cependant, tandis que les actes de Joseph serviront à sauver ses frères de la faim et de la pauvreté, les actes de Aman mettront en danger la survie du peuple juif. Et c’est pour cela, qu'Esther et Mardochée devront agir pour que cela ne n'arrive pas, restant eux-mêmes à la fin de l'histoire en charge des destins des Juifs et de l'empire persan :
“Le roi ôta son anneau, qu'il avait fait enlever à Aman, et le remit à Mardochée ; et Esther préposa Mardochée à la maison d'Aman.” (Esther 8 : 2)
Il est impossible de ne pas mettre en rapport les descriptions de rois si peu opérationnels à la présence – qu’elle soit explicite ou subtile - de Dieu. C’est le Roi de l'Univers qui fait paraître petits tous les gouvernants de la terre, et qui selon ce que les histoires d'Esther et Joseph nous présentent, est le dernier responsable de la fin heureuse des deux récits.
Et même ainsi, la différence avec laquelle les deux histoires travaillent le sujet est évidente. Alors que Joseph affirme que c'est Dieu celui qui résout les mystères oniriques du pharaon (Genèse 41 :16), et qu’il disculpe en partie ses frères pour la vente qui a facilité son arrivée en Égypte en permettant de comprendre que cela fait partie du plan divin (45 :5), dans le livre d'Esther Dieu n'est pas mentionné une seule une fois. Alors que la théologie de la Genèse permet encore la présence d'un Dieu qui se manifeste ouvertement sur la scène de l'histoire, pour l'époque perse Dieu apparaît derrière le rideau, en bougeant presque imperceptiblement les fils de la trame. Dans ce cas, Esther n'est plus seulement le nom de qui elle cache son identité pour sauver le peuple, mais il se réfère en même temps à un Dieu qui même encore caché ne cesse pas d'intervenir et de prendre part dans les destins de l'humanité. C'est ce Dieu, c’est ce Roi, celui qui ternit inévitablement aussi bien le Pharaon que Assuérus.
Meta message ou Moralité : Déterminisme ou libre arbitre ?
Il existe tant de connexions et points de convergence entre Joseph et Esther, le fait qu'à première vue le méta message de chaque récit semble contradictoire est significatif : alors que les récits de Joseph révèlent non seulement un Dieu explicite, mais aussi une théologie du déterminisme, le livre d'Esther défie Dieu et se moque du destin.
Lu sous cet angle, le livre d'Esther peut être compris comme une critique profonde à l'idée que le monde est déterminé et que face à cela il n’y a pas d'échappatoire. Encore plus : ce qu’il y a de paradoxal (ou plutôt burlesque) sur le sujet est que la fête de Pourim reçoit son nom du mot Pur, et nous renvoie au moment où Aman a décidé la date à laquelle il faudrait annihiler les Juifs du royaume :
“ Le premier mois, qui est le mois de Nissan, dans la douzième année du règne d'Assuérus, on consulta le Pur, c'est-à-dire le sort, devant Aman, en passant d'un jour à l'autre et d'un mois à l'autre jusqu'au douzième mois, qui est le mois d'Adar.” (Esther 3 :7)
Voyez l'ironie : Aman tire au sort pour fixer le destin du peuple juif, mais avec une telle maladresse qu’il avança le sort du rite au premier mois, le destin marquera que les Juifs devront être exterminés tout juste douze mois plus tard.
De la même manière nous pouvons dire que face au destin qui marquait que Aman serait l'assassin, le récit finit par le pendre lui à sa propre corde, et face au destin qui marquait la disparition de Mardochée et son peuple, ce seront les antisémites de l'époque ceux qui tomberont aux mains des Juifs … le même jour où ceux-ci devaient passer par les armes.
La moralité du livre d'Esther est un appel à la propre action, laquelle marque, pas à pas, le destin qui se construit toujours dans un présent continuel. Rien n'est déterminé et ce qui arrive dans notre vie quotidienne dépendra toujours de nombreux facteurs, mais principalement des décisions que nous savons prendre au jour le jour.
Au contraire, l'histoire de Joseph semblait être un chant au déterminisme. Comme nous l’avons cité antérieurement, Joseph se rend compte que sa vente à la caravane étrangère et sa chute dans une prison n’ont rien été de plus que des étapes nécessaires pour accéder au cercle d'influence du gouvernement de l'empire le plus important de son époque. Et tout pour garantir le salut de sa famille, de laquelle il sera l'outil, mais Dieu sera l'artisan.
Qu'est-ce que nous devons faire devant l'apparente dichotomie dans les messages des récits ? Une possibilité est de soutenir la différence et d’envisager la pluralité de voix et de visions qui cohabitent dans le texte biblique. C’est cela que nous avons fait après avoir expliqué la tension entre Esdras et Ruth, et nous pourrions bien opter pour rebrousser ce même chemin dans ce contexte.
Mais, dans ce cas, je crois qu'il est important que nous pensions à des alternatives qui concilient les postures des textes. Et cela se doit du fait que - au contraire de beaucoup d'autres sujets – en ce qui concerne la tension inhérente entre le déterminisme et le libre arbitre, la problématique philosophique est profondément complexe et je crois que les textes dans chacun de leurs méta messages rendent compte de cette difficulté.
Une phrase rabbinique connue soutient que : " Tout est vu, mais la possibilité de choix est donnée " (Avot 3 : 15). Face à cette phrase, Maimonide a observé dans son Commentaire la Mishna qui " ce propos contient de grandes choses et ce n'est pas par hasard que Rabbi Akiva l'a prononcé. " Cependant, la phrase ne cesse d'être apparemment contradictoire : ou bien tout est vu, comme nous le disent les récits de Joseph ou bien nous avons la possibilité de choisir notre chemin, comme nous l’apprend le récit de Pourim. Quelle est alors la réponse correcte ? Du moins en ce qui me concerne, la réponse correcte est : les deux. Et pour cela, je me permets de citer un principe qui est en vigueur dans le cadre de la physique et qui peut nous aider à élucider ce qui arrive ici : le déterminé indéterminable. Conformément à ce qui a été présenté, il est possible que tout renvoie à des causes et des conséquences sans fin, en faisant alors que tout est théoriquement déterminé. Et encore ainsi, ne disposant pas de toutes les données nécessaires de nos jours pour établir l'avenir comme science certaine qui décanterait inévitablement, cet avenir reste pour toujours indéterminé, et l’unique manière d'aller en le déployant est à partir des décisions que nous prenons. De cette façon, et toujours a posteriori, Joseph va pouvoir trouver un sens et soutenir que c'était Dieu - et non ses frères – celui qui a forgé son arrivée en Égypte. Et même ainsi, cela ne délimitera pas les responsabilités de la forme atroce par laquelle les frères ont agi.
En conclusion, la moralité des récits d'Esther et de Joseph s’unifie aussi sur ce point. Non seulement en termes de mise en scène, de personnages et de costume (ou garde-robe), ce sont des histoires qui travaillent sur des structures similaires. Dans sa poésie interne également, elles se trouvent et se renforcent, dans ce dernier message qui sort des livres pour être incarné dans notre vie quotidienne, en nous convoquant toujours dans un présent continuel pour être les auteurs et artisans de nos propres existences.